[Magal 2021] Dr Khadim M. Mbacké, islamologue: «la poésie, un moyen d’expression des premières pensées religieuses de Bamba»

[Magal 2021] Dr Khadim M. Mbacké, islamologue: «la poésie, un moyen d’expression des premières pensées religieuses de Bamba»

Les paroles s’envolent, les écrits restent, a-t-on l’habitude de dire. Cette maxime, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké en a fait sienne. Sa production littéraire est abondante et chargée de sens. Dans cet entretien, Dr Khadim M. Mbacké, islamologue, Directeur de recherche émérite et consultant international, en perce les mystères, la portée, analyse le style et bien d’autres questions.

Pourriez-vous nous remettre dans le contexte de production des écrits de Cheikh Ahmadou Bamba ?

Cheikh Muhammad Bamba, communément appelé Ahmad Bamba (1853-1927), naquit et grandit dans une famille d’ulémas qui s’occupaient de l’acquisition et de la transmission du savoir religieux musulman depuis des générations. Son père, Muhammad ibn Habiboullah, plus connu sous le nom de Mor Anta Sally Mbacké, s’était consacré à l’enseignement après avoir fait ses études dans plusieurs foyers d’enseignement islamiques du Sénégal. Parmi ses élèves figuraient en première place ses propres enfants aux côtés d’autres venus des terroirs de ses anciens maîtres (Saloum, Diolof et Ndiambour), comme le voulait la tradition islamique.

Selon les biographes du Cheikh, celui-ci s’était distingué dès sa prime jeunesse par son amour du savoir. Ce qui attira particulièrement l’attention de son père qui ne manquait pas de voir en lui son futur continuateur. Il orientait son fils vers ses pairs spécialistes des différentes disciplines religieuses et littéraires, notamment le Cayorien Khaly Madiakhaté Kala qui aurait eu une influence décisive dans la formation littéraire du Cheikh. Le célèbre poète cayorien serait même l’inspirateur du fameux poème intitulé « Houqqa », œuvre dans laquelle le Cheikh chante les vertus caractéristiques des devanciers qui, à travers l’histoire, ont incarné et enseigné les valeurs cardinales de l’islam telles que la sincérité, la fidélité, l’humilité, la persévérance, le renoncement au clinquant de la vie matérielle, etc.

On sait que la famille entretenait des relations très anciennes avec des lettrés maures de la famille de Cheikh Moukhtar al-Kounty. Et ceux d’entre eux qui lui rendaient visite en profitaient pour partager leur savoir avec ses disciples. Les Maures sont réputés épris de littérature, notamment la poésie. Leurs hôtes sénégalais partageaient leur penchant pour la littérature arabe. Ce qui explique l’intérêt de Cheikh Ahmadou Bamba pour la poésie comme moyen d’expression de ses premières pensées religieuses.

Quels en sont les centres d’intérêt ?

On voit clairement en étudiant les écrits du Cheikh qu’il se concentrait exclusivement sur des thèmes religieux. Il traite de la théologie, de la charia (la loi islamique), de la morale et du soufisme comme on le voit dans les poèmes intitulés : « Mawahiboul qouddoss » (Les dons du Très saint), « Tazawwoud as-sighar (Le viatique des tout-petits), « Tazawwud choubban » (Le viatique des jeunes), « Nahdj qadaa al-hadj » (La voie vers la satisfaction des besoins), « Massalik al-djinan » (Les accès aux paradis), etc.

Il s’y ajoute l’hommage rendu au Prophète Mouhamed (Psl) dans une série de poèmes à la fois d’une remarquable beauté et d’une immense richesse. D’autres poèmes constituent des « entretiens » avec Allah. Ils datent de l’époque de l’exil (1895-1902) où le Cheikh, dépourvu de ses ouvrages de référence, se livrait à ce genre d’exercice considéré par lui comme une activité spirituelle.

On trouve çà et là, dans ces poèmes, une démonstration des immenses faveurs que son Seigneur lui a accordées. Conscient que ce type de révélations pouvaient être mal interprétées par les partisans de la facilité, il a recommandé que les malles qui les contenaient ne soient pas mises à la disposition du public. Recommandation respectée de son vivant mais violée après son décès. Il en a résulté que beaucoup ont donné la primauté à ces poèmes par rapport à ceux instructifs de l’avant exil.

Les critiques du soufisme constataient que les soufis supérieurs éprouvaient parfois une sorte d’ivresse spirituelle et prononçaient des propos incompréhensibles pour le commun des mortels, voire apparemment gravissimes parce que contraires à la loi formelle, qu’on appelle des locutions théopathiques. Ils en concluaient que quand l’auteur de tels propos est réputé pour une conduite exemplaire dans sa vie, on l’excuse pour ce qu’il dit en cas d’extase.

Décline-t-il, dans ses écrits, les principes de la voie mouride ?

Pour être honnête, je pense que le Cheikh n’a jamais voulu créer un nouvel ordre soufi, mais plutôt restaurer la Sunna. En effet, il dit bien dans une de ses odes ceci : « J’ai l’intention de reformer la splendide Sunna de Moustapha… ». Et il précise ailleurs : « C’est à travers le service rendu au Livre et à la Sunna que se consolide mon legs… ». D’où le choix du terme mouride (aspirant) qui figure deux fois dans le Coran (17 : 18 et 19) avec deux acceptions diamétralement opposées. La première renvoie à celui qui se focalise sur l’acquisition des biens matériels éphémères d’ici-bas (à l’instar de ceux qui, bien que mourides, s’intéressent davantage à leur business qu’aux pratiques religieuses, voire foulent aux pieds les valeurs qui fondent la gloire de leur Guide). La seconde désigne la conduite de ceux qui privilégient les biens éternels de l’au-delà et s’attellent avec vigueur à les acquérir à travers leur dévouement à leur Seigneur qui s’exprime entre autres par une contribution de qualité au développement de leur communauté. Ceux-là sont l’élite de la Communauté qui développe le culte du travail bien fait et envahit tous les secteurs du développement économique et social, tout en veillant strictement à l’accomplissement de leurs obligations religieuses.

Comment sa production littéraire nous est parvenue ?

Dès le début, le Cheikh écrivait et faisait recopier ses poèmes et autres recommandations par des scribes qui se distinguaient par la qualité de leur calligraphie. Certains de ses proches en ont fait leur spécialité. Leur mémorisation par les disciples en a assuré une large diffusion au point que leur apprentissage est devenu au fil du temps une partie intégrante de la culture mouride. Cependant, certains exagèrent leur importance au point de les substituer au Coran, croyant qu’ils en représentent la quintessence. Ce que les guides rejettent, vu la place inégalable que le Cheikh lui-même attachait au livre de Dieu. Cette tendance minoritaire encouragée par des individus obscurs contraste avec l’émergence de plusieurs centaines d’écoles coraniques en milieu mouride.

Comment appréciez-vous le style littéraire de Cheikh Muhammad Bamba ? Pourriez-vous nous le décrire ?

C’est un style soudanais (ouest-africain) très influencé par la littérature arabe ancienne, et marqué par une multitude de tournures philologiques très prisées par les poètes musulmans de l’époque. L’adoption du style archaïque s’explique par le fait que les œuvres inscrites au programme dans les foyers d’enseignement islamique en Afrique remontent aux premiers siècles de l’islam, voire à l’époque antéislamique. Toujours est-il que chez un grand nombre de nos écrivains religieux, la forme l’emporte sur le fond quand il s’agit de faire l’éloge du Prophète (Psl) ou de s’entretenir avec le Maître Tout-Puissant.

Quelle est la relation, en matière de style et de sens, entre le Coran et les panégyriques de Cheikh Muhammad Bamba ?

Le Livre de Dieu est sa première source d’inspiration puisqu’il le méditait sans cesse, y puisait ses idées et en préférait les modes d’expression, notamment le recours aux figures allégoriques. C’est pourquoi ces poèmes ne font que reproduire les grands thèmes abordés dans le livre saint des musulmans. D’ailleurs, il n’est pas exclu que l’abondance des poèmes dédiés au Prophète (Psl) ne soit inspirée par la place prééminente que le Tout-Puissant accorde à son ultime envoyé à l’humanité et l’appel adressé aux croyants pour lui vouer un amour sans égal concrétisé à travers l’application de ses enseignements.

Qu’en est-il de la conservation et de la gestion du patrimoine immatériel et matériel du Cheikh ?

Le 3ème Khalife général des Mourides, Serigne Abdoul Ahad Mbacké, après avoir construit la grande bibliothèque de Touba, avait entrepris une campagne de collecte de manuscrits qui permit de rassembler une immense quantité d’écrits. Mais bien d’autres ajoutés à diverses reliques restent entre les mains de leurs propriétaires.

Si la création d’une université permet de croire que le patrimoine immatériel sera intégré dans le programme d’enseignement et de recherche, le patrimoine matériel, au sens large, qui englobe les sites et lieux historiques, doit occuper une place de choix dans les projets de développement de la communauté. De louables efforts sont déployés, mais ils gagnent à être coordonnés et dotés de moyens conséquents et intégrés dans un plan d’ensemble visant le développement de Touba. Sous ce rapport, il me semble urgent de créer une fondation dotée d’un capital initial de mille milliards de FCfa pour financer d’abord un réseau d’établissements scolaires d’excellence qui forment les futurs étudiants de l’Université et ensuite de fournir le budget de fonctionnement de cette dernière pendant ses premières années…

Entretien réalisé par Alassane Aliou Fèré MBAYE

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