[Maouloud 2021] Portrait 5/6-El Hadj Ahmed Dème: sacré exégète

L’œuvre d’El Hadj Ahmed Dème, l’érudit de Sokone qui a émerveillé au-delà de son terroir, est digne des meilleurs éloges. Elle porte l’empreinte d’un savant d’une rare érudition.

El Hadji Ahmed Dème était une personnalité hors pair qui doit sa renommée à l’étendue de ses connaissances et à sa foi musulmane. Cet érudit, qui a très tôt assimilé le Coran, est le fils de Mamadou Lamine Bara Dème et d’Aminata Bana Diallo dite « Ina Mawdo » qui, dit-on, s’est beaucoup investie dans ses études en lui achetant beaucoup de livres. Selon son petit-fils Lamine Bachir Dème, par ailleurs prêcheur, El Hadj Ahmed Dème est né en 1890 dans un village appelé Mankano dans le Fouladou Pakao (actuelle région de Sédhiou). Et, c’est à l’âge de trois ans qu’il a perdu son père en 1893.

Un long périple le conduit ensuite dans plusieurs localités pour approfondir ses connaissances : Médina Ndiatbé (Podor), Walaldé près de Cascas, Nguidjilone dans la région de Matam, Goudomp, Cayor… Abdoulaye Mbaye, l’ancien maire de la cité religieuse de Sokone, rappelle que « c’est en 1904 qu’El Hadji Ahmed Dème est revenu à Guagué Chérif, à près d’une vingtaine de kilomètres de Foundiougne, pour s’y installer, avant de quitter ce village pour une autre localité : Bambougar, chez le marabout Serigne Ousmane Diouf, où il aurait reçu en rêve l’ordre d’aller habiter définitivement à Sokone avec sa mère et ses frères et sœurs. C’était en 1914 ». À Bambougar, comme à Sokone, l’érudit s’est toujours consacré à l’enseignement coranique et aux activités agricoles. Il fait le pèlerinage à la Mecque en 1922 et se rend à Bagdad pour s’imprégner davantage du droit malikite. Ses pérégrinations l’ont également mené en Palestine.

Savoir encyclopédique

El Hadj Ahmed Dème est l’auteur de plusieurs ouvrages (théologie, hadith, mysticisme, grammaire, mathématiques, philologie, littérature, morale, éloquence religieuse, poésie). Mais, c’est surtout son exégèse coranique, « Diyâ’u an-Naïraïni » (L’éclat des deux lumières), composée pendant 20 ans et constituée de 20 volumes, qui en est le plus illustre.

L’érudit de Sokone a ainsi consacré une bonne partie de sa vie à rédiger ce chef-d’œuvre. Un ouvrage qui traite de beaucoup de matières : la grammaire, la rhétorique, le droit, l’art et l’éloquence, la prosodie, la morphologie et la géologie, la métrique, l’archéologie. Le tome 10, par exemple, s’intéresse à la minéralogie, à l’astronomie, au spiritisme, à l’ornement de style, à l’hypnotisme, à la théologie et à la jurisprudence. Les sciences et idéologies religieuses constituent le tome 16 et la sociologie, l’atome ou énergie atomique, la physiologie et l’énergie électrique étoffent les tomes 17, 18, 19 et 20.

C’est en 1930 qu’il décide de se consacrer à l’interprétation du Coran après avoir sollicité et obtenu l’autorisation du Prophète Mouhamed (Psl) d’après ses biographes. Ainsi s’écria-t-il en ces termes : « Qarahtul baaba hataa kalla matnii falamaa kala matnii kalamani » (j’ai tapé à la porte du Prophète pour demander l’autorisation de faire l’exégèse du Coran jusqu’à ce que le dos de mes mains pâlisse. Alors, le Messager d’Allah me donna l’autorisation de réaliser cette œuvre).

« Diyâ’u an-Naïraïni », l’œuvre maîtresse

En 1959, la présentation de l’œuvre aux oulémas venus de partout du Sénégal, de la Mauritanie, du Mali, de la Gambie et de la Guinée, a été un moment de célébration du savoir et de la science. Ce travail monumental est considéré comme une œuvre unique dans le monde arabe et négro-africain. C’est pourquoi, l’État du Sénégal s’est beaucoup investi dans la réédition des 20 tomes en intelligence avec une commission scientifique alors dirigée par le regretté Professeur Iba Der Thiam. « Cette œuvre concilie soufisme et charia, relie les sciences astronomiques et cosmiques à la charia, corrige les concepts de croyances incorrectes. Elle renouvelle également des concepts jurisprudentiels, non sans inviter les musulmans à acquérir les sciences modernes et à répondre aux exigences de la renaissance. Ce travail, d’une importance capitale, exige la nécessité d’équilibre entre l’esprit et la matière pour une meilleure vie et discute des doctrines sociales et économiques contemporaines », analyse Pr Lang Sarr.

Une œuvre inscrite dans le temps infini. « Le Coran constitue un tout. Donc, Diyâ’u an-Naïraïni, qui en est une exégèse, est un tout. Toutes les matières y sont », souligne Serigne Abdou Aziz Dème, descendant de cet illustre érudit. « L’impression définitive du manuscrit a été faite en 14.000 pages en 2006 sous le magistère de Me Abdoulaye Wade grâce au Pr Iba Der Thiam et aux enfants du Khalife », indique Abdoulaye Mbaye, ancien maire de Sokone. Toutefois, cette dernière version contenait beaucoup de fautes de frappe. C’est ainsi que le Président Macky Sall a pris l’engagement de rééditer l’ouvrage entier sous la supervision du ministère de la Culture qui a confié ce travail à une commission scientifique présidée par Iba Der Thiam. Grâce à ce travail de ladite commission achevé en janvier 2020, on dispose de la version officielle de cette œuvre du « savant hors pair qu’a été Thierno Ahmed Dème », dixit Abdoulaye Mbaye. Aujourd’hui, la bibliothèque érigée à côté de son mausolée – une belle réalisation de l’État du Sénégal – renferme un savoir immense à conserver, à valoriser et à transmettre aux futures générations.

Exégèse enseignée à Al Azhar

Dans son ouvrage « Essai sur l’histoire de Sokone-Djinguili de 1830 à 2013 », Abdoulaye Mbaye estime que le « Diyâ’u an-Naïraïni est venu pour réconcilier l’être humain avec lui-même dans l’éternelle dialectique (essentialisme-existentialisme) et permettre à l’homme d’accéder à la connaissance, à la maîtrise et à l’usage de son environnement temporel, mais aussi spirituel. N’est-ce pas là élever l’homme vers une dimension supérieure qui le rapproche de son Créateur et qui, par voie de conséquence, le confirme dans son sacre de Khalife de Dieu sur terre ? »

Selon M. Mbaye, il est heureux de constater la création de cercles d’études au sein des familles où l’on a commencé à traiter les différents thèmes du livre, mais aussi lors des manifestations religieuses à l’image du « Téré » organisé chaque année au mois de février. L’ancien maire de Sokone fait noter d’ailleurs qu’au plan international, des étudiants natifs de Sokone se sont engagés à vulgariser cette œuvre qui commence à être enseignée à l’Université Al Azhar au Caire ». Sublime témoignage de la dimension d’une œuvre !

Mohamadou SAGNE (Correspondant à Fatick)

Please follow and like us:
RSS
EMAIL