[Maouloud 2021] Portrait 6/6-Mouhamed Khalifa Niass : le poète de Léona Niassène

La divine inspiration qui émanait de Mouhamed Khalifa Niass répandait la foi par l’éloge fait aux saints et les vertus célébrées. Il était un précoce et grand poète explorant, sans cesse, la beauté du verbe et le sens.

Né le 29 juillet 1879 dans le village de Selik, près de Ndoffane, Mouhamed Niass, plus connu sous le nom de Mame Khalifa, était le fils aîné d’El Hadj Abdoulaye Niass et d’Aminata Thiam. Son statut d’aîné de la famille de ce grand érudit de l’Islam dans l’espace sénégambien lui confère une attention particulière de son père. C’est sous son aile protectrice qu’il va faire, à l’instar de ses autres frères, son apprentissage du Coran dès le bas âge. Impressionné par ses dispositions exceptionnelles, El Hadj Abdoulaye Niass lui confie l’écriture d’épîtres sur le Prophète (Psl). « On raconte que, déjà à partir du Maouloud de 1911, un de ses poèmes était chanté par les fidèles à Léona Niassène ; ce qui témoigne de sa précocité dans l’exercice », confie son homonyme et petit-fils, Ass Khalifa.

Ayant maîtrisé les sciences de l’exégèse, des traditions, l’orthoépie, la théologie, le mysticisme, la logique, l’arithmétique, entre autres, toujours sous l’ombre tutélaire de son père, il va poursuivre ses recherches à l’étranger, notamment à Fez, au Maroc. Il était en compagnie de la figure paternelle en 1910. « C’est suite à ses passages sur la terre de Cheikh Ahmed Tidiane Chérif que son père a obtenu la première autorisation pour un guide religieux originaire de l’Afrique au sud du Sahara de diffuser la Tarikha tidiane (Ijâza Itlaq) », informe Ass Khalifa. Une ville où il est retourné en 1924, soit deux années après avoir pris la succession de son père, disparu en 1922. Il sera consacré pour sa contribution à l’expansion de ladite confrérie en obtenant l’Ijâza du très réputé Khalife Sidi Mahmoud ibn Mouhamadou al Bachir Tidjiani.

Prince de la poésie arabe

Doté d’un talent exceptionnel, il est considéré comme l’un des plus grands biographes du Prophète Mouhamed (Psl) et panégyristes de Cheikh Ahmed Tidiane Chérif. Son œuvre littéraire, en vers ou en prose, est estimée au moins à 15 ouvrages dont le « Miroir de la Pureté » (Mir’atou sa ‘ fa Sirati Nabil Mustafa).

Selon son petit-fils, Ass Khalifa, ce poème est, en quelque sorte, une commande de son père pour tester la maîtrise des enseignements prodigués à son fils : « Il lui suggère de dédier un poème au sceau des prophètes dans une démarche biographique. C’est ainsi que ce poème tout en vers partit de l’univers avant l’Islam jusqu’à l’avènement de cette religion monothéiste qui s’est étendu sur les cinq continents en passant par la révélation divine et ses péripéties ». D’après ce traducteur et interprète formé en Tunisie, à travers cette œuvre majeure de sa riche production littéraire, il a intégré le cercle restreint des sublimes biographes du Prophète de l’Islam par sa maîtrise de l’arabe, de la grammaire. « Il a été le premier à utiliser des figures de style comme le palindrome dans ses poèmes. C’est exceptionnel pour quelqu’un qui n’a jamais fréquenté les universités arabes de l’époque. La métaphore du miroir pour évoquer le Prophète est aussi une caractéristique de son style imagée et volontaire », soutient Ass Khalifa, décortiquant ainsi cette œuvre fondatrice centrée sur la vie et le parcours initiatique de Mouhamed ibn Abdallah.

Ses talents d’hagiographe du Prophète étaient reconnus même en dehors du cercle familial. Le Professeur Amar Samb, dans son « Essai sur la contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe », y est allé de son témoignage. Il a eu de grands devanciers aux talents indéniables, tels que Ka’ab Ibn Zubair, Hassan ibn Talib et surtout Mouhamed El -Busani, mais il demeure cependant indéniable qu’El Hadj Mouhamed Niass a apporté des éléments nouveaux dans l’hagiographie du Prophète avec plus de 15 ouvrages écrits sur la vie du Messager. Au-delà de ce dernier, il a écrit sur une figure emblématique de l’Islam en Afrique, Cheikh Ahmet Tidiane Chérif.

« L’or rouge »

« L’or rouge sur le panégyrique du plus grand Pôle » (Al kibritil al-akhmar fi madh al Qutb al Akbar) est dédié au fondateur de la Tidianiya. Ce poème sur Cheikh Ahmet Tidiane Chérif fait écho à celui dédié dans « Le Miroir de pureté » au Prophète Mouhamed. Son père lui avait recommandé de faire l’hagiographie du vénéré de Fez. Ce poème fait l’éloge de ce dernier perçu comme un pôle de convergence pour des millions de musulmans qui s’identifient à lui. Il a aussi fait le panégyrique de son maître Sidi Ahmad Tidjiani. Selon son petit-fils, cette œuvre, par sa dimension poétique et panégyrique, illustre le talent littéraire de l’auteur : « la versification en arabe littéral avec des sommes en matière de figures de style a provoqué des polémiques. Finalement, ce sont d’éminents Professeurs de l’Université d’Al Hazar du Caire qui ont fini par trancher en sa faveur », rappelle-il, non sans indiquer que le titre renvoyant à un traité d’alchimie évoque le style osé du premier Khalife d’El Hadj Abdoulaye Niass et la métaphore de la force attractive d’un aimant pour caractériser l’engouement des fidèles pour le saint homme.

Élimane FALL

« Pour l’univers, tu es beauté et splendeur. Au jaillissement de ta lumière, s’est dissipée l’obscurité. Sans toi, il n’y aurait pas eu de création. Les créatures continueraient à subir la misère. Tu as illuminé l’existence. C’est aux tisons de ton feu que les (autres) prophètes ont allumé leur flambeau…Trésor divin, source de richesse et de gloire. C’est en toi que les bienheureux viennent puiser leur bonheur… ». (« Le miroir de la pureté », recueil de poèmes dédié au prophète Mouhamed).

« Le ciel, au milieu de la matinée, s’illumine d’un soleil qui irradie de son éclat les horizons. Les opaques ténèbres d’une nuit se sont dissipées et la lumière s’est jetée en faisceaux compacts au milieu de la splendeur ! De la sorte, tous les humains ont constaté que les illuminations de ce soleil ont ôté tous les voiles qui obscurcissaient leur vue. Alors, celui qui ne savait pas ce qu’est aimer et l’amoureux qui s’était consolé de sa passion pour la demeure des houris, se pâment d’un amour fou devant la beauté de ce soleil… Combien le cœur de l’être éperdu d’amour s’est ainsi grisé de l’ivresse que lui inspira son élan vers l’astre et pas de l’ivresse que déclenche la rousse liqueur ! Combien de gens, jusque-là désemparés, désorientés par les ténèbres de la passion et retenus à distance par leur refus et leur orgueil se sont laissé guider vers la vérité. Voici la voie de notre maître, ce maître qui guide sans dévier vers la vérité (ceux qui étaient voués) à l’égarement et à la damnation. Chemin du salut, cette voie s’est étendue à toutes les créatures. Par son illumination, elle égale le soleil dans son éclat. C’est à Aïn Mahdi (lieu de naissance, en Algerie, de Cheikh Ahmed at –Tijâni). Que ce soleil a fait jaillir ses premiers rayons et c’est à Fès qu’il a irradié dans toutes les contrées. (« L’or rouge ou panégyrique sur le plus grand pôle »

(Recueil de poèmes dédié à Cheikh Ahmed Tidiane Chérif)

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