[Portrait] Poète, chanteur, pêcheur et plasticien : Ibrahima Ndiaye, une inspiration entre fleuve et océan

Son talent fougueux éclate dans les couleurs chatoyantes dont il orne les flancs des pirogues de pêche ou de course et sur les piliers des « Mbars », abris de fortune faits de branches d’arbres, dressés sur la plage par les vieux pêcheurs de la Langue de Barbarie, à la retraite, et autres petits auvents communautaires qui font face à l’océan. Né en 1968 dans la vieille cité, Ibrahima Ndiaye est un plasticien atypique qui vit et travaille à Guet-Ndar, dans le cadre de la pêche artisanale.

Depuis l’âge de 12 ans, il se consacre à la pêche aux sennes tournantes, méthode de pêche bien maîtrisée par les professionnels de Saint-Louis, qui permet de capturer avec de nombreux filets et en un temps-record une très grande quantité de sardinelles (espèces pélagiques appelées Ya-booy en wolof).

SAINT-LOUIS- Ibrahima est devenu célèbre en 1999. Il explique ce développement fulgurant par l’amour que lui vouait sa grand-mère. Cette dernière avait formulé d’intenses prières pour lui. Des prières exaucées par le Tout-Puissant et qui lui ont permis de prendre son envol dès sa tendre enfance.

Après ses études primaires à l’école Cheih Touré de Guet-Ndar, ses études secondaires au Cem Ousmane Thiané Sarr, le jeune Ibrahima Ndiaye a eu le réflexe de mettre en valeur aux nombreux dessins qu’il présentait à ses professeurs. Il était aussi bien inspiré par les œuvres de son oncle, Ngoudeu Gueye, qui était un orfèvre en matière de décoration de pirogues.

Pour apporter une plus-value et une valeur ajoutée à cet art, il a pris la ferme décision de se lancer dans la peinture des pirogues de courses et de réaliser un livre avec un écrivain français, Yves Bergeret, qui était un Professeur d’Art à Paris. Ce dernier avait l’occasion de venir animer un atelier à Saint-Louis, consacré à l’écriture des poèmes.

Le Professeur Yves était tombé sous le charme de ses œuvres et n’a pas hésité à lui poser la question de savoir s’il avait été formé à l’école des « Beaux-Arts », « il a même pensé que j’ai eu l’occasion de séjourner en Chine ».

Ainsi, « on a travaillé en étroite collaboration, on a exposé des œuvres d’art plastique ensemble, à Paris, à Saint-Malo (Bretagne français), à Douarnenez, etc. ».

Chanteur, poète et plasticien

Cette collaboration lui a permis de bénéficier de nombreuses sessions de formation en France, dans le domaine de l’art, d’être animateur culturel en Europe, musicien, chanteur de Jazz, Blues, Reggae, Rap. Au fil du temps, Ibrahima Ndiaye est devenu poète, chanteur et plasticien.

Ibrahima est un artiste multi-facettes, qui s’inspire de l’histoire coloniale de Saint-Louis, qui s’exprime à travers ses peintures sur les flancs des pirogues (durant les régates de Guet-Ndar, ces embarcations sont savamment bariolées grâce à son talent, son génie créateur, ses prouesses techniques).

Il avait aussi la possibilité de décorer les canots qu’on voyait partout dans cette ville tricentenaire, les bateaux-caravelle (navire à voiles), les drapeaux (en bleu, blanc, rouge ou vert, jaune, rouge). Il a été également Directeur artistique à Gandiole, au centre culturel Hahatay.

Accrochées aux cimaises des galeries de la vieille cité, de nombreuses œuvres de l’artiste plasticien piroguier, Iba Ndiaye, donnent une idée de toutes les facettes de la vie culturelle et sociale de la ville tricentenaire de Saint-Louis.

À 17 ans, il est envoyé en formation chez un grand peintre piroguier à Dakar Yoff.

Je ne suis pas qu’un artiste, je suis Guet-ndarien et Domou-Ndar, précise ce jeune plasticien qui prends sa source dans l’océan, « du fleuve à l’océan, je laisse ma plénitude voguer en toute quiétude, bercée par les flots enivrants soutenus par Mame Coumba Bang, la déesse des lieux ».

Ce piroguier fait parler sa pirogue en lui faisant dire, « mon père est sel, ma mère est la parole des hommes qui me parcourent depuis des siècles, ils allongent leurs pas sur ma peau, depuis les sables du Sahara, je m’étends vers le Sud et m’allonge entre les eaux ».

Il chante le fleuve

Iba Ndiaye est un peintre qui chante le fleuve, qu’il considère comme une chance de l’être vivant, une source de la vie souillée dans sa ville natale où elle reçoit parfois des tas d’immondices de déchets plastiques, d’ordures ménagères.

Lorsqu’il cite Jean Michel Cousteau, il s’empresse de rappeler que la vie est née il y a 3,5 milliards d’années dans l’eau. Depuis, elle n’a cessé de couler comme un fleuve, un long fleuve pas si tranquille. Ceci, pour dire simplement que cette Vie a connu des crises. Certaines personnes ont outrageusement dominé le monde, puis se sont éteintes. D’autres, qui ne paraissaient rien avoir de spectaculaire, les ont remplacées, puis ont éclaté en rameaux divergents, comme des cascades sur un rocher.

À travers ses expositions, Iba Ndiaye confirme ce que Jean Michel Cousteau a toujours dit : la vie est un fleuve qui coule dans une direction et elle est irréversible. Elle ne remonte jamais vers sa source. Comme le fleuve, la Vie descend sa pente en suivant un itinéraire à la fois capricieux et nécessaire. Elle modifie son environnement, puise sa substance dans le milieu, et elle le fertilise. Elle dépend de l’écosystème, de sa structure et de ses changements, et l’écosystème évolue avec elle. Comme le fleuve, la Vie est menacée par les entreprises des hommes, par l’inconscience et l’orgueil de notre espèce, qui saccage et pollue, et ne se rend pas compte que son propre destin dépend de celui de l’eau et des autres créatures. Les fleuves et la Vie sont indissolublement liés.

Des titres évocateurs

Dans les différentes galeries de Saint-Louis, les visiteurs sont entourés de titres évocateurs qui véhiculent la philosophie de ce plasticien-pêcheur. « Ndar, lieu des Saint-Esprit » est un titre qui signifie pour lui, que les habitants authentiques de sa ville natale exhibent un visage clair et limpide comme de l’eau de roche, qui reflète une lumière, celle des saints, des guides spirituels, des érudits du saint Coran, des hommes de culture, qui ont eu à séjourner dans la vieille cité.

« Lieu de prière » est un autre titre qui signifie que cette ville dispose de nombreuses églises et mosquées et invite tout le monde à la prière. « La danse de la déesse » nous rappelle que Saint-Louis est un hymne de couleurs, de mouvements, de formes. C’est une ville vivante, qui bouge, qui abrite à tout moment des événements et il y a une âme qui la fait vibrer, une légende vivante qui fait qu’elle est toujours un pôle de convergence des épicuriens, des sommités de la science, de la culture, à la recherche effrénée du savoir.

Le titre « Pirogue de course » est une œuvre qui met en exergue l’importance des régates, une discipline sportive assez particulière qui regroupe tous les fils et ressortissants de cette ville autour de l’essentiel en leur permettant de dépasser les clivages politiques. « Totem » attire les habitants de la Langue de Barbarie, longtemps marquées par ces nombreux gris-gris, amulettes et autres objets sacrés et mystiques attachés aux extrémités des embarcations frêles et vétustes qu’on retrouve intactes quelques jours ou semaines après la disparition de certains pêcheurs.

Les larmes de l’exode

« Les larmes de l’exode » retracent la tragédie de l’émigration clandestine au moment où le titre « Naufrage » évoque la brèche, une véritable brèche qui continue de terroriser les pêcheurs, ces braves artisans de la mer qui ne peuvent s’empêcher d’y laisser leur vie.

« Le poisson-chat » (espèce de poisson d’eau douce appelée sés en wolof), « Le jardin extraordinaire », « La porte de l’amour, du bonheur, de la sagesse, de la vie », « Le voyage dans les cieux », « L’espérance », « L’ange gardien Mame Coumba Bang » (génie tutélaire des eaux), « La fille et l’animal », « L’arche de Noé », « L’ombre et la vitesse », « Ma princesse » et autres titres incitent un nombreux public à poser durant toute la journée des questions pertinentes à Iba Ndiaye.

Son ambition est d’exposer le pont Faidherbe, en lui donnant une autre forme, une seconde vie, « car, l’ouvrage affiche une tristesse, il faut l’embellir artistiquement en y accrochant des tableaux d’art plastique, des voiles, il faut en faire un bateau en vue d’exhiber la beauté réelle de Saint-Louis ».

Il soutient avec véhémence que la municipalité et certaines entreprises doivent contribuer à la mise en œuvre de ce projet artistique, culturel, communal qui permettra de sauver et d’embellir notre ville, d’embellir le fleuve avec des hôtels flottants.

Par Mbagnick Kharachi DIAGNE

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